Stephanie Beaudoin exposition

Je puis bien dire que je ne commencai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort. – Rousseau, Confessions, livre VI.

Depuis 1993, cette jeune artiste montrealaise se specialise dans des expositions eclair qui occupent des espaces commerciaux laisses vacants ou des devantures de magasins et qui traitent, avec une approche tant sociologique que theorique, de l’exposition et de la mise en vitrine de la mort. Cette fois-ci, le projet, reellement pense comme une suite en progression (l’artiste s’est manifestee a quatre reprises sous ce theme depuis 1993), atteint une ampleur et un impact inouis. Intitulee Je suis morte; commemoration, preservation et dissemination, cette installation tripartite s’approprie en totalite, sous un mode pastiche, la spectacularisation du rituel mortuaire dans notre societe. Dans un meme elan, l’artiste reagit ironiquement face a la place reservee aux jeunes artistes et a la difficulte de s’infiltrer, lors de la quete d’une premiere reconnaissance publique, dans le reseau des galeries reconnues. En cela, elle s’inscrit dans la pratique (en expansion) que favorisent certains artistes en prenant l’initiative de louer des espaces afin d’exposer leurs travaux en dehors du circuit <<officiel>> des galeries. Ici toutefois, la nature commerciale de l’espace occupe connote largement la reception de l’oeuvre et en constitue un des rouages importants.

En 1993, Beaudoin imaginait une fiction ou elle inaugurait le debut de son existence artistique par le fait de declarer sa mort comme individu anonyme. Le mythe qu’elle s’est elle-meme forge veut que devant l’absence de reconnaissance publique, elle s’auto-declarait morte symboliquement pour eclairer son oeuvre de la rarete, donc de la plus-value, qu’on accorde generalement aux oeuvres des artistes disparus. Elle prenait a rebours le mythe de l’artiste maudit inconnu de son vivant qu’on celebre de facon posthume. De plus, en produisant des reliques de son propre corps, l’artiste forcait ses oeuvres a temoigner de son existence propre et litteralement a actualiser cette maniere qu’a souvent l’histoire de l’art traditionnelle de fetichiser the-man(?)-as-his-work. Ainsi, le corps de l’artiste gagne le statut d’objet d’art, s’offrant comme objet de desir lie a un besoin de reconnaissance, etablissant une relation d’intersubjectivite (Lacan) avec le public. L’evenement prend aujourd’hui l’allure d’une commemoration de la performance initiale.

Des trois parties de l’installation, celle designee comme la commemoration est d’abord visible de la rue dans la vitrine de la boutique. On y voit, dans un parterre de fausses roses rouges, un cenotaphe en memoire de la disparition de l’artiste en 1993. Plus haut, accrochees dans la vitrine, deux photographies de l’artiste morte couronnee <<sur un lit de parade>> sont devoilees dans des cadres d’un materiau pauvre mais dramatiquement ornemente. L’artificialite de la mise en scene emerge en deployant un effet de theatralite qu’on retrouve dans toutes les facettes de la piece. La transcription du titre de l’installation figure egalement sur la vitrine, comme une reclame. Cette presentation singuliere attire et invite les passants qui s’arretent et souvent entrent dans le local, intrigues par cette manifestation etonnante.

Au fond de la piece habillee de lourds drapes de velours se trouve un cercueil dans un decor floral doucement eclaire. Le cercueil contient, en remplacement du corps de l’artiste, des fruits et legumes trempes dans une cire odoriferante – la cire joue le role de preservatif – et qui sont disposes de facon a reprendre la courbe du corps, rappelant les portraits peints par Arcimboldo a la Renaissance. Au moment de visiter l’exposition, la legere odeur de putrefaction des fruits commencait a se meler a celle, deja perceptible, de la cire, accentuant la forte dimension pragmatique de l’oeuvre.

Au-dessus du cercueil est accrochee une grande photographie de l’effigie funeraire de l’artiste vetue d’une robe tiree des contes de fees. Puissant artifice, la surface de la photographie semble subir, comme une vitre, l’effet de la condensation. Ceci suggere l’existence virtuelle d’un caisson de verre dont une des parois correspond au plan pictural. Tout se passe comme si le corps etait conserve dans une cage transparente. La photographie est jouee comme telle. En plus de rappeler le Condensation Cube de Hans Haacke (1963-1965), ce truc iconographique n’est pas sans rapport avec les oeuvres sous verre de Jeff Koons en redoublant la vitrine du magasin. En echo a la theatralite introduite auparavant, l’iconographie de cette image reprend la figure de La Belle au bois dormant, mais substitue cette vitrine au cercueil de verre du recit pour accentuer l’idee de conservation, de commemoration du corps endormi.

En un troisieme temps, l’installation contient une photographie grand format d’une machine distributrice de roses. A ses cotes, on retrouve une de ces machines dans laquelle l’artiste a substitue de fausses roses un peu caricaturales qui dissimulent un coffret a bijoux. Elles contiennent cette fois-ci des meches de cheveux de l’artiste filees en forme de bague que le visiteur peut emporter avec lui. Le titre de cette partie, dissemination (Derrida), introduit l’idee d’une dispersion du corps, toujours selon un principe commemoratif. Selon la croyance, les reliques ont le pouvoir de placer leur possesseur sous une bonne etoile, leur transmettant les dons du mort. L’artiste table sur ce culte en disparition ou la plus petite particule du corps tient pour son entierete et en conserve, par relation synecdochique, la memoire vivante.

L’artiste selectionne les operations qui, dans l’epreuve que peut etre la mort, sont valorisees dans leur ritualisation. De l’environnement qu’elle montre, de la monstration meme de la mort, elle retient surtout la dimension transitionnelle, sublimante – le rituel – qui en favorise l’acceptation et l’actualisation. Il en resulte une sorte d’intimite (un gathering) avec le public integre parfaitement au dispositif de l’oeuvre.

Beaudoin etale une strategie identitaire qui profite de la facilite qu’a l’histoire de l’art a produire un discours cherchant a traquer le nom propre afin d’expliquer les tableaux. Elle propose un espace rhetorique qui fonctionne a l’interieur de conventions (mortuaires) qui lui sert a se donner une existence dans une strategie de self-making. En litteralisant la <<mort de l’auteur(e)>> de Barthes, paradoxalement, elle en retablit la figure. L’artiste critique tout de meme l’hegemonie auctoriale, en ce qu’elle ne reinstaure pas l’aura enigmatique de l’auteur. Le mode de narrativisation autobiographique privilegie concourt a structurer l’identite en meme temps qu’il en performe la dis(-)location. La dispersion des reliques devient un reste qui substitue a la quete du <<sens>> si chere a la discipline de l’histoire de l’art une quete de reconnaissance partagee avec les visiteurs.